Les « six contes moraux » constituent le premier grand cycle de la filmographie d’Éric Rohmer qui signera ensuite, outre des films autonomes, la collection des « comédies et proverbes » et les « contes des quatre saisons ». Rohmer aime former des ensembles de films, variations autour des mêmes thèmes qui confortent son idée selon laquelle il n’existe que peu d’histoires à raconter au cinéma – qui assume enfin dans ses films sa dette à la littérature. Cependant, l’importance du propos de Rohmer, c’est-à-dire le libre-arbitre, l’amour et la tentation, ainsi que les subtiles variations psychologiques de ses récits peuvent bien nourrir six films. Comme l’explique Rohmer, ses contes sont moraux car ils sont presque dénués d’actions physiques (pas de sexe, donc, mais des stratégies de séduction), remplacées par des débats, des discours et des conversations, des monologues. Les films épousent en effet le point de vue d’un personnage masculin en quête d’amour ou d’aventure et qui met sa liberté à l’épreuve des contingences et de la morale. À partir de thèmes qui peuvent sembler arides, le cinéaste met en scène des films dont l’intelligence, la sensualité et la préciosité conduisent à un état proche de l’ivresse, la rigueur implacable de la démonstration du Rohmer débouchant sur des perspectives vertigineuses.
Ces « six contes moraux » sont fondés sur un même principe : un homme aime une femme et s'intéresse un temps à une autre, avant de revenir à la première. Le principe de cette série, comme de celles qui suivront, devrait permettre au public de se familiariser avec un propos retrouvé de film en film : le jeu entre la subjectivité du héros, dont le commentaire off énonce principes et justifications morales, et son comportement réel, que l'image enregistre avec une impitoyable objectivité. L'intérêt naît évidemment de ces contradictions : si le trajet du narrateur accomplit effectivement son intention première, c'est au prix de détours imprévus, de surprises, de « hasards », voire d'une mauvaise foi dont le ridicule apparaît plus nettement de film en film.